Lorsque Paul écrit à l'église de Corinthe, il répond à une demande. Cette jeune communauté qu'il a lui-même fondée – avant sa venue dans cette ville cosmopolite, personne n'avait entendu parlé du Christ – se tourne vers son fondateur pour lui demander conseil. Elle est en plein désarroi voire en pleine dissension... peut-être même est-elle au bord de l'éclatement. Il faut dire qu'elle a connu en quelques années une forte expansion. En son sein, il y a des représentants de toutes les couches sociales de la ville. Des familles très riches et d'autres très modestes. Des membres venus de la synagogue et d'autres issus du paganisme. Des hommes et des femmes dont certains se réclament de Paul, d'autres de Pierre et d'autres encore d'Apollos.Une véritable image de la société humaine où l'idéal de foi commune, d'espérance partagée et d'amour réciproque semble avoir été malmené, meurtri par des divisions qui font fi des références au message fondateur, qui font oublier le véritable sens de cette communauté : que tous en général et chacun en particulier puisse rendre grâce à Dieu pour la vie, la mort et la résurrection du Christ.
En fin de compte, cette jeune église s'est tellement bien intégrée dans le monde qui l'environne qu'elle en est devenue semblable à lui. J'ajouterais volontiers semblable à tout groupe humain. Plus je lis cette épître, plus je me dis qu'en changeant quelques termes, Paul aurait aussi bien pu s'adresser aux partis politiques français d'aujourd'hui : le leadership de tel ou tel meneur ou mentor, la place des femmes, l'égalité de tous au sein du parti, ou encore l'intégration des nouveaux adhérents, leur influence trop grande pour les anciens qui parfois peuvent se sentir trahis... La foi politique qui change, l'espérance de gagner des élections qui fluctue en fonction des tensions internes, quant à l'amour... on sait bien qu'en politique l'amour n'a de sens que tant qu'il permet de s'affirmer, d'exister même au détriment des autres.
Et Paul de revenir aux fondamentaux de la foi – comme nos partis politiques devraient revenir plus souvent aux fondamentaux de la politique : gérer au mieux le bien commun, organiser la vie de la cité pour le bien de tous.
Et Paul de se tourner une fois encore vers celui qui l'a d'abord arrêté sur le chemin de Damas avant de l'envoyer sur d'autres routes qui sont passées par Corinthe et tant de villes : Jésus Christ crucifié mais ressuscité, qu'il a annoncé en chacune des étapes de sa vie missionnaire et qu'il proclame une fois de plus dans cet écrit. C'est l'Esprit de Dieu qui le guide et le guidera toujours jusqu'à sa mort à Rome. Un Esprit qui n'est pas de sagesse à la manière du monde, qui est folie parce qu'il va à l'encontre de tout ce que prône le monde.
Et Paul de regarder une fois de plus le monde au tréfonds de son âme pour le décrypter et amener ses lecteurs de Corinthe comme de Strasbourg à mieux comprendre leur foi et surtout la vivre au cœur du monde. Pour cela, il utilise les images du monde : « Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu'un seul remporte le prix ? ».
Déjà à cette époque comme aux jeux olympiques modernes, il ne saurait y avoir d'ex æquo. Il ne doit y avoir qu'un seul vainqueur. Les autres, le discours officiel essaie de leur faire croire que l'essentiel est de participer. Mais dites cela à celui ou celle qui restera, dans quelques semaines, au pied du podium ou qui manquera de peu la première marche.
Comment dire que l'essentiel est de participer à celles et ceux qui n'ont pas ménagé leurs efforts pour arriver au plus haut ?
Dans une société qui vente le "travailler plus pour gagner plus", comment faire admettre aux patrons sur-payés des grandes entreprises, en leur demandant de renoncer à une part de leurs revenus, comme aux ouvriers sous-payés que l'essentiel est de participer à la vie économique du pays ?
Dans la foi, lorsque nous nous apercevrons que Dieu n'existe pas, que Jésus n'est le Messie de personne et que sa résurrection est une vaste supercherie, qu'après la vie il n'y a rien que le trou béant du néant de la mort, et que l'on nous dira : « oui, mais l'essentiel était de participer », comment réagirons-nous ? 1
Comment réagiront toutes celles et tous ceux qui auront consacré leur vie entière à Dieu en se privant de tant de choses de ce monde ?
Comment réagiront toutes celles et tous ceux pour qui la foi aura été une consolation, un opium, tellement omniprésent qu'elle masquait toute douleur de l'existence, même celle de la séparation d'avec un être cher ?
Comment réagirons-nous ?
Entre "l'essentiel est de participer" et la course à la productivité, quelle place y a-t-il pour une vraie vie de foi ?
Revenons à Paul et à sa métaphore sportive. Elle devrait nous parler au moins autant qu'aux habitants de Corinthe, vu le nombre de clubs de remise en forme, et autres de musculation et de modelage du corps qui se veulent expression de l'être profond. Sauf que Paul dépasse cette métaphore : « Tous courent, mais un seul remporte le prix. Courez de manière à remporter », remporter quoi, Paul ne le dit pas. Une médaille d'or aujourd'hui, une couronne de lauriers jadis... et alors... qui se souvient des noms de tous les champions olympiques... gloire éphémère... couronne périssable dit Paul. Combien de grands sportifs ont connu une reconversion difficile et se sont retrouvés dénués de tout, avec pour seule richesse leurs souvenirs de gloire et cette médaille... quand ils ne l'ont pas revendue.
Paul, c'est à une autre couronne qu'il aspire... une couronne impérissable parce que ce trésor nul ne peut vous l'ôter. Même lorsqu'il ne vous reste plus rien que la désolation... ce trésor vous demeure puisqu'il est en vous. Écoutez ce qui s'est passé en Haïti ! La foi aurait pu basculer sous les ruines et les décombres : Dieu nous a abandonnés ! Dieu nous a meurtris ! Dieu, existe-t-il seulement puisqu'il n'a rien fait pour protéger les plus pauvres des plus pauvres ! Au lieu de cela, ce sont des chants de foi qui montent de cette terre dévastée et de ses habitants comme ils le firent au temps de l'esclavage.
La foi est un trésor, une pierre précieuse dans un trésor, avec l'espérance et l'amour... et l'amour est le plus
grand.
Tout a commencé par une couronne d'épines en un certain vendredi devenu saint depuis.
Tout a commencé en un soir qui s'est abattu en plein jour afin que le jour se lève en pleine nuit.
Tout a commencé par une couronne de rien du tout. C'est pour cela qu'elle est encore impérissable
aujourd'hui.
Tout a commencé par une mort injuste et ignominieuse afin que la vie s'ouvre non plus à la manière du monde qui l'a livré à la mort, mais en vérité et en profondeur comme une invincible espérance qui est dans le cœur de chaque croyant.
Voilà pourquoi, même si Paul utilise les images du monde, il transcende cette métaphore parce que la foi en
Jésus Christ va bien au-delà de l'ici-bas.
Si un jour on me montre que Dieu n'existe que dans un ailleurs irréel,
si un jour on me démontre que le Christ n'est le Messie que dans les rêves,
si un jour on me prouve que la résurrection est une illusion et que la mort est bien l'aboutissement de toute existence, qu'il n'y a pas de là-bas
où « les derniers s'ront les premiers »
où « dans l'autre réalité
nous [ne] serons [pas] princes d'éternité »1,
serein et en paix
parce que j'aurais vécu pleinement en ce monde sans le renié... ni mettre ma foi en lui...
serein et en paix
parce que attaché à cette vie malgré les souffrances,
et aspirant à une vie meilleure pas seulement pour l'au-delà de l'au-d'ici-là,
je dirai une ultime prière que j'adresserai au ciel même s'il est vide, et à tout être de ce monde :
« C'est ma prière païenne
Mon credo ma confession de foi
C'est ma supplique terrienne
J'y mets tout ce que j'espère
Et tout ce que je crois
Je prie la terre de toute ma voix
Et toi le ciel, nous oublie pas
Je prie les hommes, je prie les rois
D'être plus hommes, d'être moins rois
Je prie les yeux, les yeux défaits
Ceux que les cieux ne voient jamais
Je prie l'amour, et nos cerveaux
Qu'on imagine et qu'on se bouge
Et sans trop compter sur là-haut
Savant poète, je prie pour toi
Et toi le ciel, écoute-moi
Et toi le ciel, entends ma voix
Je prie la paix, l'inespérée
Les « Notre Père » n'ont rien donné
Et tous les hommes de lumière
Qui font la guerre à la guerre
Je prie nos rêves, je prie nos bras
Mais toi le ciel, entends ma voix
Et toi le ciel, entends nos voix
Nous oublie pas »2
Amen.
Bruneau Joussellin
Temple-Neuf, Strasbourg
le 31 janvier 2010
1. « La mémoire d'Abraham », chanson de Céline Dion ; musique et paroles de Jean-Jacques Goldman, mis en forme négative ;
extraits de l'album « D'eux », Sony 1995.
2. « Prière païenne », chanson de Céline Dion ; musique et paroles de Jean-Jacques Goldman, idem.