Étrange récit que cette « Passion selon saint Jean » !
Étrange, car tellement différente des images visuelles ou sonores qui nous sont présentées habituellement. Ici, pas de douleurs à la Matthias Grünewald et pas de flots d'hémoglobine à la Mel Gibson.
Lorsque Jésus est à Gethsémanée, il n'entre pas en agonie. Il ne s'écrie pas « Mon âme est triste à en mourir »1, il ne transpire pas des gouttes de sang, et il n'est pas écrasé par le poids de ce qui l'attend. Il ne prie pas le Père d'éloigner de lui la coupe d'amertume. Au contraire, il est debout face à la soldatesque venue l'arrêter. Il s'avance vers elle, et il n'y a pas de baiser de Judas. La troupe recule, trébuche. La voici ridicule à terre, et Jésus est toujours debout.
Il est emmené chez le Grand-Prêtre, Anne. Là, il ne blasphème pas. Puis chez Pilate, il ne reste pas sans rien dire. Il n'est pas comme l'agneau traîné à l'abattoir ou comme la brebis qui ne dit rien devant ceux qui la tondent2. Contredirait-il l'antique prophétie ?
Avec Ponce Pilate, ils parlent de royauté et de nation, de ce monde et surtout de pouvoir. Mais ils ne parlent pas le même langage. Les idées, comme les hommes, se croisent mais ne se rencontrent pas, d'où cette pertinente question qui demeure à tout jamais : « Qu'est-ce que la vérité ? »
Si seulement Pilate avait su qu'il pouvait, à tout instant de cet échange, toucher du doigt la vérité. Il est passé à côté d'elle sans même la percevoir !
Voici le calvaire. Mais celui-ci n'a rien de dramatique dans sa mise en scène et ses propos. Certes, Jésus est crucifié. Mais c'est lui seul qui porte sa croix, pas un autre qui ne le pourrait pas3, ou pas comme lui. C'est plus lui qui la porte, qu'elle qui le supporte. Et si, lorsque la croix est dressée, nous étions déjà à l'Ascension ? Après tout, il l'a annoncé lui-même : « Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi. »4 Jésus est adossé au montant vertical de la croix, il est à ce moment celui qui relie le bas de la terre et le haut des cieux, royaume des hommes et royaume de Dieu.
Alors, il n'y a pas lieu de jeté ce cri à la face de Dieu : Pourquoi l'as-tu abandonné ! 5
Alors, il n'y a pas de ténèbres venues du ciel et recouvrant la terre6.
La terre qui ne tremble pas, et le voile du temple qui reste un7.
Les tombeaux ne s'ouvrent pas, et les morts ne parcourent pas les rues de la ville sainte en semant l'effroi8.
Non !
Il y a juste, à la manière d'un point d'exclamation, un trait vertical posé au point le plus haut de la ville, en cette « ligne de crête » où peuvent être accueillies « les plus hautes inspirations, d'où qu'elles viennent »9.
Jésus est sur la croix, mais il n'est pas le supplicié de tant de représentations baroques. Pas de tension extrême en ses mains et ses pieds, pas de torsion en ses doigts, pas cette dramaturgie qui fascine peut-être, angoisse certainement, effraie aussi parfois.
Jésus est sur la croix, et il continue d'accomplir ce pour quoi il est venu : à son ami, il laisse une mère ; à sa mère, il confie un fils. Il y a là une continuité nouvelle dans la foi. La mort n'est plus cette rupture radicale qui laisse sans vie celui qui ne meurt pas. Marie ne défaille pas l'âme transpercée par un glaive10, et l'ami la recueille.
Les hommes de la garde se sont approprié son héritage. Quand donc les Églises qui prétendent être ses héritières cesseront-elles de se comporter en mauvais soldats du Christ qui revendiquent ses vêtements et tirent à elles sa robe, au point de l'avoir déchirée ? Les hommes sont dans l'accaparation, Jésus est dans la transmission. Il laisse l'essentiel à ses plus proches : le partage de l'amour.
Tout est maintenant accompli puisque la bonne nouvelle a été donnée. Jésus n'a plus qu'à poser l'ultime pierre de l'édifice : « J'ai soif ! ».
Voici que l'Écriture est tout entière contenue dans un seul mot : « diqw ».
Jésus est le rejeton qui sort d'une terre assoiffée11. Il est Dieu qui a soif, celui dont la chair languit dans une terre desséchée, épuisée, sans eau12. Il est celui qui a dit à la femme de Samarie : « Donne-moi à boire »13.
Dieu a foi en l'homme... il sait qu'il peut recevoir de lui ce qui l'abreuve en profondeur et qui n'est pas un sang impur.
Mais l'homme, sait-il seulement quelle confiance Dieu place-t-il en lui ?
C'est au moment où tout aurait pu basculer du côté de la rupture définitive que Dieu pose cette ultime parole de réconciliation et d'espérance parce que de confiance : J'ai soif !
Au moment même de mourir, voici la plus belle des paroles parce qu'elle est celle des origines de la vie. Il n'y a pas d'êtres plus beau que celui ou celle qui déclare : j'ai soif. J'ai soif de vie, j'ai soif d'en-vie, j'ai soif de toi, j'ai soif d'amour, et de tant d'autres...
Cependant, comme avec la femme rencontrée au puits de Jacob, Jésus ne se contente pas de demander à boire, car il sait qu'après cette soif en surgira une autre et une autre encore et qu'aucune ne sera véritablement extinguible. Alors, en un geste final, il baisse la tête. À nouveau, il fait le lien entre le haut et le bas. Il incline le plus haut de son corps et donne l'esprit – le souffle de sa vie – à celles et ceux restés en dessous de ses pieds. Verticalité qui n'en finit plus d'unir et non de séparer, c'est en cela qu'elle est engendrement de la vie. Le calvaire est devenu la chambre haute, et la Passion est la Pentecôte.
Malgré la foule qui regarde sans rien saisir de l'enjeu en ce combat où contrairement aux apparences c'est la mort qui se meurt, Jésus n'a jamais été aussi proche de celles et ceux qui l'ont accompagné en ce point non plus final mais de suspension. Il le leur a dit aux temps de leur pérégrination commune : « Je suis le chemin, la vérité et la vie »14. Alors il faudrait que la croix soit bannie de l'horizon de la foi, et qu'on cesse de ne voir qu'elle ou de la porter en pendentif.
En ce jour, la croix n'a plus de sens. Elle est devenue un arbre, mais pas n'importe lequel. Elle est l'arbre de vie. Le Golgotha est donc un jardin, le paradeisos 15 des origines qui se retrouve en la révélation finale16. Pour l'évangéliste Jean, Pâques, l'Ascension et la Pentecôte ne font qu'un, comme la Genèse et l'Apocalypse se trouvent réunis en l'actualité de celles et ceux qui sont en ce jardin, au pied de l'arbre de vie, c'est-à-dire tout croyant qui accepte d'entrer dans ce partage de l'amour et ce don de la vie, quel que soit son calvaire ici transfiguré en un jardin d'origine nouvelle.
« En une seule promesse
En une seule invite
Ne rate pas le divin
Ne rate pas le destin,
Entends-tu ce qui
Vient de la flamme
Du cœur, à l'heure
Du crève-cœur, ce cri
Surgi un jour, à ton
Insu, en toi-même,
Le transparent, le transportant,
Le transfigurant, seul cri
Fidèle à l'âme en attente,
Âme sœur. » 17
Bruneau Joussellin
Temple Neuf - Vendredi-Saint (2 avril 2010)