Ce matin, Paul s'adresse à nous à travers sa lettre à Timothée, son disciple pour qui il a une affection toute particulière, celui qu'il appelle « mon enfant dans la foi »1.
Timothée demeure dans la ville d'Éphèse. Là, il exerce, au sein de la toute jeune communauté chrétienne, la fonction de surveillant, d'épiscope. Une fois l'Église organisée, il aurait été évêque ou encore inspecteur ecclésiastique. Il aurait eu pour mission de préserver l'unité de l'Église face aux attaques venues de tout bord, y compris en son sein. Il aurait également été le garant de la conformité de la foi énoncée et vécue avec celle annoncée par Jésus Christ et transmise par les apôtres, dont Paul lui-même. Timothée qui veille à l'unité de l'Église, et Paul qui le conseille avec, tout d'abord, cette injonction : « mène le beau combat de la foi »2.
Oui, la foi est un combat. Elle n'est pas une évidence.
Pas plus au temps de Paul et de Timothée qu'aujourd'hui.
Pas plus en leur époque où pourtant tout, dans la société, était religieux, où Socrate avait pu être condamné à mort pour athéisme, où – pour faire lien avec les méditations de ces dernières semaines – l'athéologie aurait été considérée comme une telle absurdité, que ce concept n'aurait pas pu surgir dans l'esprit d'un homme même insensé. Tout était religieux, avec des stèles érigées aux dieux inconnus... histoire de ne pas irriter quelques possibles divinités jusque-là insoupçonnées. Avec une particularité propre à la mentalité grecque puis latine par influence : les dieux étaient sur l'Olympe et se désintéressaient au plus haut point de la vie des hommes. Ils s'unissaient et se disputaient entre eux. Ils étaient dans leurs cieux, et Jacques Prévert n'aurait pas eu à leur demander d'y rester tandis que les humains demeureraient sur terre, bien à l'abri de leurs frasques ; humains dont les dieux ne voulaient surtout pas entendre parler. Seul Zeus, parfois, jetait un œil sur cette engeance que sont les hommes. Enfin, quand je dis hommes, c'étaient surtout les femmes qui l'attiraient. Et le voici qui prenait forme terrestre, séduisait une belle jeune fille, tirait d'elle une jouissance égoïste, la mettait enceinte, et se dépêchait de repartir en son royaume en ignorant plus que royalement la fille-mère désespérée qui ne savait que faire de son demi-dieu de fils ! Cela ne vous rappelle rien ? Sauf que... mais c'est une autre histoire que je vous propose de mettre de côté, pour l'instant... et comme l'aurait dit mon maître en théologie, on verra plus tard ce qu'on pourra en faire.
Ensuite, les dieux eurent un représentant sur terre, outre les prêtres ordinaires, les pythies, vestales et autres prostituées sacrées : tout citoyen devait rendre le culte à l'empereur. Force est de reconnaître que ce n'était là qu'une démarche purement formelle à laquelle chacun se prêtait sans y porter une grande attention et sans grande conviction religieuse. Le sens de ce culte était davantage dans l'expression de l'unité de l'empire que dans une foi quelconque.
C'est là que ce passage de la lettre de Paul est intéressant, notamment parce qu'il y recommande de prier pour les autorités politiques.
Cette conception, que l'on retrouve plus tard chez un Martin Luther – fidèle lecteur de Paul – ne va pas sans soulever des questions : la soumission et la prière pour les autorités sont-elles légitimes pour le chrétien ?
Non, répondent les uns, à cause précisément du caractère sacré de l'empereur. Il n'y a qu'un seul Dieu et qu'un seul Messie à qui le chrétien doit rendre son culte, et ce n'est pas l'empereur.
Oui, répond Paul. Car les autorités politiques n'ont qu'une seule fonction : gérer et administrer la vie commune de la cité afin que chacun y vive « une vie paisible et tranquille, en toute piété et dignité ». On ne saurait mieux dire, aujourd'hui encore. Certains ajouteraient juste « en toute sécurité ». Seulement, Paul, d'emblée, pose une limite à l'action politique. Et cette limite vaut encore de nos jours.
L'action politique ne doit en aucun cas épouser le champ de l'action religieuse, car la politique n'est pas salvatrice. Pas plus l'empereur que le président d'une république ne sont des sauveurs. Pourtant, Dieu sait, si j'ose dire, que les citoyens aimeraient bien qu'ils le soient, et qu'ils aient le pouvoir de résoudre toutes les crises tant économiques, écologiques que de politiques sociales et internationales. Même la démocratie, de la Grèce antique à l'Europe occidentale contemporaine, ne préserve pas de cette déviance ô combien dangereuse : que les responsables politiques s'arrogent ou reçoivent les attributs des divinités, à savoir le pouvoir sans contestation : je fais ce que je dis, et cela advient ; ma parole est efficace parce qu'elle engendre l'action ; qu'il en soit ainsi, et vous verrez que cela est bon ! Peut-être est-ce pour cela que, suivant l'expression du philosophe Alain Badiou : « L'État est presque toujours en train de décevoir l'espoir politique »3.
Le discours politique, surtout en France, est trop souvent inspiré si ce n'est calqué sur le religieux. Il est un combat. On parle même de professions de foi politiques. Les rassemblements s'apparentent à des grands-messes, avec toute une liturgie. Je me suis longtemps demandé pourquoi. Et j'ai cru que c'était principalement affaire de conviction, donc de foi, d'un côté comme de l'autre. Certes ! Cependant, j'ai découvert récemment que ce n'est pas la seule raison, tout du moins pas la plus fondamentale. Les attitudes politiques et religieuses sont proches en ce qu'elles font toutes deux référence à l'Un, c'est-à-dire à une vérité unique. Je crois, et ce en quoi je crois est la vérité... au point qu'il n'y pas de place pour un partage possible. Au point que lors d'une rencontre récente entre les responsables du gouvernement et les représentants des partis politiques de l'opposition, sur un sujet présenté comme aussi essentiel que l'avenir des régimes de retraite, rien ne s'est dit des intentions réelles des uns et des autres, car la vérité ne se partage pas, tandis que les vérités se combattent et ne sauraient être conjuguées ensemble. Seule une vérité, la vérité, doit subsister. Si ce n'est pas là une démarche essentiellement religieuse et théologique — pas un homme politique n'ose poser la question de Pilate : « qu'est-ce que la vérité ? »4, car celui qui le ferait serait immédiatement politiquement mort pour son propre camp — je me demande ce qu'elle est : confrontation entre les tenants de deux religions où ceux qui essaient de jeter des passerelles sèment le désarroi, et sont considérés comme des traitres, des hérétiques. Si nous revenons un siècle en arrière, nous avons là le paysage religieux classique où toute rencontre entre catholiques et protestants était impensable, voire impossible.
Finalement, les partis politiques sont au moins aussi monothéistes que des religions. Et nous autres, les citoyens, aimerions bien que le président soit effectivement l'incarnation de l'Un, de l'unité du peuple. Ce que les Romains avaient bien compris : peu importaient les querelles au sénat, l'essentiel était de maintenir l'unité de l'empire par la référence et la déférence à l'empereur exprimées dans un rite religieux qui manifestait l'unité politique. L'empereur était une idole... et le peuple hébreu s'est forgé un veau d'or autour duquel il a voulu se rassembler !
Sauf... que Dieu n'a pas agréé cette représentation !
Sauf... que le Dieu de la Bible, en se révélant à Moïse, a renversé à tout jamais les idoles.
Sauf... que le Dieu de la foi chrétienne n'habite pas l'Olympe, mais le cœur des hommes. Il est venu parmi nous : « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde »5, déclare Jésus. Jésus qui est « Emmanuel », Dieu parmi nous.
Mais Jésus qui est aussi « l'humain », suivant le mot de Paul.
Alors, voici que la religion n'est plus celle du un, mais celle du Deux. Pourquoi ? Parce que le Deux est l'expression de la foi dont le fondement est l'amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même »6. En cela, la foi chrétienne n'est pas une expression du religieux comme les autres. Elle n'est pas la vérité du Un, mais l'expérimentation de la vérité du Deux, c'est-à-dire de l'amour non pas égocentrique, mais exocentré.
C'est ce que Marie a compris la première, et qu'elle a accepté. « Dieu a tant aimé... qu'il a donné »7. Nous sommes loin de Zeus et de ses amours passagères, lorsqu'il vient, prend et s'en retourne. Marie est celle qui a reçu et par qui une transmission a pu se réaliser. L'amour, de la transcendance à la descendance à travers les siècles jusqu'à nous, et au-delà de nous par nous-mêmes vers tout autre. La foi chrétienne, en ce sens, n'est pas du domaine de religieux ou du politique, mais parce qu'elle est expression de l'amour, elle entre tout simplement dans le champ de la vie, « là où l'éternité existe dans le temps même de la vie ».
Bruneau Joussellin
Temple Neuf
09 mai 2010