Prédication : Dimanche 3 octobre 2010

Il est une foi,
des hommes et (des) Dieu(x)



Marc 12, 28~34 Romains 14, 17

Prédication : Dimanche 3 octobre 2010
Jonas,
qui sommes-nous, nous les adultes, pour vouloir t’enseigner la foi ?
Ne sommes-nous pas aussi comme face à un mystère qui nous dépasse, et de loin ?
Tous, et chacun en particulier, nous avons notre parcours qui est si personnel qu’il ne peut en rien servir à d’autres. Ici, nul n’oserait se prétendre un maître en la foi. Surtout pas moi qui, pourtant, suis chargé d’enseigner, d’édifier, de conforter la foi des uns et des autres venant célébrer, prier Dieu au jour du Seigneur, en cette église comme en d’autres.
Des années de théologie, de discours sur Dieu, n’ont pas fait de moi un meilleur croyant que n’importe lequel autre ici-bas.
Des pages et des pages écrites à l’occasion de prédications, de conférences, d’articles et de chroniques, ne me donnent pas autorité pour dire comment il convient de croire.
L’accumulation d’études des textes bibliques ne fait pas de moi un expert de la foi.

Jonas,
je ne suis pas prophète et ne peux te dire ton avenir dans la foi.
Seras-tu comme ton illustre aîné, un des rares dans la Bible à oser dire à Dieu qu’il n’est pas d’accord avec lui, qu’il ne comprend pas le pourquoi de ses décisions ? Il refuse de partir pour Ninive et préfère s’enfuir à l’opposé de l’ordre de Dieu. Dans la détresse, cependant, il retrouve le chemin de la prière et accepte d’obéir et de se rendre là où Dieu voulait le mener. Mais à nouveau, il se fâche avec Dieu qui a changé d’avis – comme Jonas, en véritable prophète, l’avait pressenti. Il se met alors en colère contre Dieu.
Qui donc, parmi nous, a osé un jour élever la voix face à Dieu pour lui signifier son refus ?
Non, Dieu, je ne suis pas en accord avec toi ! Je ne peux agréer tes paroles, fussent-elles divines, et fermer ma bouche à tout jamais ! Non, je ne suis pas un croyant docile ! Je ne peux accepter tout ce qui arrive dans ce monde sous prétexte que ta volonté est suprême et que je dois m’y soumettre, que ton regard voit plus loin que le mien, que ta raison de plus fort l’emporte sur ma déraison de plus faible ! Je ne suis pas un soumis de Dieu ; je suis un insoumis dans la foi ! Dieu, mon Dieu, il y a des jours où je n’arrive plus à croire... où je n’en peux plus de croire, tellement cela me pèse. « Je préfère ma mort à ta vie ! »
Seigneur Jésus, le Messie des prophètes, toi que l’on proclame Parole en majuscules, pourquoi ce silence quand tant de questions m’oppressent ?
Tu es un Dieu lointain, tout entouré de silence...
Ne vois-tu pas que je dépéris à force de ne pas t’entendre ?
Toi, le Dieu du ciel, où es-tu ?
J’ai la sensation de devenir fou quand je cherche ta présence et ne découvre que ton silence. Tous les cantiques pieux n’y peuvent rien changer et je n’en peux plus de les chanter. Qu’on ne vienne plus me raconter l’histoire des pas dans le sable... cette histoire pour croyant facile : un homme se retourne sur le déroulement de sa vie. Il voit deux traces de pas, parallèles, dans le sable : les siennes et celles de Dieu qui l’accompagnait. Mais, là, dans le moment difficile, il n’y avait plus qu’une seule trace... sentiment d’avoir été abandonné au plus mauvais moment. Qu’on ne vienne pas me dire que tu le portais. À quoi bon être porté, si c’est pour ne pas en avoir conscience ! Trop facile, après coup !



Jonas,
si un jour on te dit que les voies de Dieu sont impénétrables, ne les entend pas ainsi. Surtout, garde ton regard ouvert en grand sur le monde, et porte-le au-devant de Dieu dans ta prière, avec tout ce que tu es. Dieu a entendu la révolte de Jonas, comme celle d’Abraham en son temps. Tiens-toi toujours face à Dieu – mynp¯la mynp – de visage à visage, comme il est écrit dans le Premier Testament. Toi, pleinement homme, et lui, pleinement Dieu. Toi, petit-enfant dans la foi, mais guère plus que nos pères et nos mères.
Je crois que Dieu préfère avoir en face de lui un révolté de la foi qu’un acquiesceur à tout va, un béni-oui-oui qui ne comprend rien et vit sans la moindre question. Il y en a tant qui devraient nous habiter.
Parfois, Jonas, j’en viens à croire – c’est paradoxal, mais peut-être est-ce en cela que j’ai la conviction de m’approcher de la vérité – qu’une foi sans questionnement est plus morte que vive, qu’elle ne vaut pas la peine d’être vécue.


Jonas,
au jour de ton baptême, je ne te dis pas grand-chose de positif sur la foi... je t’en présente mes excuses... ma foi, puisque je ne peux que te parler d’elle, tient plus de la lutte permanente que du confort de la certitude. Il m’arrive de baisser mes bras de la prière, de ne plus pouvoir ouvrir mes mains d’orant, mais de les fermer à doubles poings finaux.

Et puis, et puis...
j’ouvre ma Bible, et j’y lis et relis : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu... et ton prochain comme toi-même. »
Alors, Jonas, je lève les yeux des plaines de notre monde jusqu’en ses montagnes... Là, au cœur de l’humain, quand j’y découvre l’amour, j’y perçois aussi la foi. Comment pourrait-il en être autrement ? De l’amour vrai, sincère, sans autre objet que d’aimer. Pas un amour égoïste, voire égocentrique, mais décentré de soi-même pour se retrouver soi-même, purifié par ce décentrement, en union avec l’Autre et tous les autres. Un amour qui refuse toute aliénation comme toute condition. Un amour en pleine abnégation de soi-même, qui n’est pas un renoncement à soi, mais une donation libre et attentionnée où chacun se révèle à lui-même en s’offrant à l’autre, sans plus de retenue que le respect de chacun.

Et quand il y a de l’amour, il y a aussi de la justice et de la paix. Demande à ton père ce qu’est la justice, il saura mieux te l’expliquer que moi. Tout ce que je sais, c’est que dans justice, il y a juste : être juste, là. La première justice est d’être là où l'on est : pas plus loin de soi-même, et pas plus près non plus, éviter la distanciation et la fusion, n’être ni en perdition ni en confusion de soi afin de se tenir en toute justice avec les autres.
Dieu est juste, là... Par l’amour partagé, nous pouvons, à son image, être justes à notre tour. Lorsque nous y parvenons, advient la paix. D’abord intérieure puis en rayonnement. Une paix profonde, qui ouvre à la joie universelle, dépassant les cimes les plus noires, y compris celles d’une mort promise plus certaine que la terre espérée.

début du « Lac des Cygnes »

Jonas,
quand tu regarderas de tes yeux apaisés, l’univers des hommes et des dieux, tu découvriras des repas eucharistiés, même s’ils se savent être les derniers. Repas d’adieux où chacun des convives a en lui la certitude que la mort est au bout du chemin maintenant si proche. Une mort non désirée, mais assumée en libre choix, violente comme elle seule sait l’être. Une mort laide, impudique, ignominieuse, déshonorante pour ceux qui la sèment.
Là, observe bien les visages. Par-delà les larmes fraternelles échangées, vois comme tous sont beaux : Luc, Christian, Célestin, Christophe, Paul, Bruno, Michel, Jean-Pierre et Amédée bien sûr. Chacun est unique parce que chacun est image de Dieu. Alors tous sont un, dans la certitude de vivre juste la vie, en paix avec lui-même et avec tous les autres, fussent-ils leurs bourreaux. Ils siègent en leur royaume de communion que nul ne peut leur ravir, y compris au prix du sang. Il y a de la joie... une joie imprenable qui transcende la réalité pour toucher à la vérité. Ils sont tous dans cette lumière qui resplendit à tout jamais : « Joyeuse lumière », proclame l’hymne latine. Je veux bien joindre ma voix à la leur... et reprendre mon chant tout à l’heure abandonné.

Jonas,
je ne sais pas dire la foi... parce qu’elle se vit avant de se proclamer. Alors, aujourd’hui, je crois et j’espère que tu pourras découvrir ce trésor d’amour, de justice, de paix et de joie... et que surtout, tu pourras en vivre.

fin du « Lac des Cygnes »

Jonas...
mais voilà que je ne me suis adressé qu’à toi, petit-enfant dans la foi, alors que tant d’autres t’ont accompagné au jour de ton baptême. Il faut que je leur parle aussi..., pardonne-moi, je dois reprendre au tout début :

Chers frères et sœurs en Christ...



Bruneau Joussellin
baptême de Jonas Walther
le 3 octobre 2010 au Temple Neuf


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