Prédication : Dimanche 25 avril 2010

La foi ! ou de l'athéologie à l'anathéologie
1 Jean 5, 1-4 / Genèse 1



Prédication : Dimanche 25 avril 2010
Voilà un texte difficile à comprendre lors d'une première lecture ! Pour ne rien vous cacher, mardi dernier, avec les collègues pasteurs de Strasbourg-centre, lorsque nous l'avons étudié, nous sommes d'abord restés pour le moins dubitatifs. J'allais presque dire sans voix, devant tant de complexité. Depuis, une question me taraude : comment une épître comme celle-ci, écrite en un temps qui n'est pas le nôtre, adressée à une communauté qui n'est pas la nôtre, peut-elle encore nous signifier quelque chose ? La structure même de la pensée de son auteur me paraît très éloignée de la nôtre. Quant à sa phraséologie, elle demeure une construction savante dont, personnellement, je ne perçois pas toute la logique. Je le reconnais volontiers, j'ai eu la sensation de me retrouver – toute proportion gardée – comme face à un texte de Raymond Queneau. Comme il sait si bien le faire, j'aurais aimé pouvoir, avec vous, en reprendre les termes et les arranger en d'autres ordres pour en faire surgir autant de sens toujours aussi abscons, voire surréalistes, mais bien réels.

Et puis... et puis nous n'avons pas voulu renoncer. Nous avons échangé entre nous.
Et puis... et puis voilà que parmi des propos sérieux et d'autres beaucoup moins, mais qui exprimaient notre gêne, une étincelle s'est produite. Oh ! Toute petite... une remarque de rien du tout aux détours d'une réflexion anodine : ce passage commence et s'achève par la foi.
« Tout homme qui croit que Jésus est le Christ...
est vainqueur du monde
celui qui croit que Jésus est le fils de Dieu 
»1.
La foi est au commencement et à la fin !
La foi de celui qui croit et, en cela, naît de Dieu.
La foi qui rend le croyant vainqueur du monde dont le signe principal est la mort – tout en ce monde est mortel – et qui l'ouvre à la vie éternelle : « Dieu nous a donné la vie éternelle et cette vie est dans son fils »2.
La foi présente en l'alpha et l'oméga de la vie de tout croyant.


La foi, certes, mais de quelle foi s'agit-il ici ?
Est-ce celle qui est au centre de cette histoire juive d'un père exaspéré par l'attitude de son fils et qui finit par lui lancer, dans un accès de colère : « Nous n'avons qu'un seul Dieu!... et nous n'y croyons pas ! »3 ?
Foi très proche de celle de Woody Allen qui déclara un jour : « Dieu n'existe pas... et nous sommes son peuple élu ! » Avant d'ajouter, plein de réalisme et peut-être aussi de remords : « Si Dieu n'existe pas, j'ai payé ma moquette trop cher ! »4.
Mais il n'y a pas que les histoires juives. Il en existe également dans le christianisme. La mienne, par exemple. Oui, ce matin, du haut de cette chaire, au cœur de cette célébration, j'ose le confesser enfin publiquement : Dieu n'existe pas... et je suis son serviteur !
Peut-être même est-ce à mon sujet que Jésus a parlé du serviteur inutile. Je suis le serviteur inutile puisque d'un maître inexistant !
À partir de ce jour, comme Michel Onfray5, devrais-je faire profession d'athéologie et proclamer : Je ne crois pas en Dieu ?
Oui, je ne crois décidément pas en ce Dieu de Voltaire. Le grand horloger de l'univers, cause première de toute chose inexpliquée... qui devient cause perdue lorsque, comme Laplace, on peut se passer de l'hypothèse Dieu pour décrire l'univers.
Je ne crois pas davantage en Dieu lorsque je vois un paysage harmonieux et paisible, baigné d'une douce lumière qui peut émouvoir. Car, que dois-je professer lorsque la terre tremble et laisse son sol jonché de milliers de cadavres ? Si le beau me touche, il ne fait pas naître en moi un quelconque sentiment religieux. Sinon, que ferais-je du laid ? Devrais-je devenir une « hideux-lâtre » ? Le monde est ainsi fait que cohabitent en lui, comme en chacun de nous, le laid et le beau. Et si je préfère le beau, je n'en efface pas pour autant le laid, fût-il maternel !
Je ne crois pas non plus au Dieu de l'enfance qui habite au ciel où il accueille les défunts. Il doit avoir bien du mal à respirer, et les anges ne volent plus – principe de précaution oblige – à cause de toutes les poussières toxiques des fausses prières humaines qui s'élèvent vers lui comme un encens vespéral, et le font tousser.

Je ne crois pas en Dieu... et c'est précisément en le proclamant ouvertement que je me sens le plus proche de lui. Si Michel Onfray, par son athéologie, a remis l'éthique au centre de la vie humaine en allant au-delà de la foi en rejetant tout discours sur Dieu, je veux à mon tour faire un pas de plus en vous invitant à m'accompagner sur ce chemin qui n'est pas sans risque. Mais après tout, comme le disait Søren Kierkegaard, « pour nous, il n'y a qu'une certitude : à savoir que nous sommes devant le risque absolu ». Je veux aller plus loin que Michel Onfray dans le souci d'écoute de tous les cris du monde et propose d'entrer en an-athéologie, de découvrir un discours sur Dieu qui tienne compte de tous ceux qui l'ont évacué à cause de son silence, de son retrait. Reconnaître la nécessaire rupture de la foi dans la foi elle-même. C'est quand la foi se tait en toute conscience qu'elle ouvre le croyant à un défrichage nouveau de la foi. « Il y a sur la voie qui mène au Dieu unique un relais sans Dieu. Le vrai monothéisme se doit de répondre aux exigences légitimes de l'athéisme. Un Dieu d'adulte se manifeste précisément par le vide du ciel enfantin. Moment où Dieu se retire du monde et se voile la face... Dieu qui, renonçant à toute manifestation secourable, en appelle à la pleine maturité de l'homme responsable intégralement »6.

Jésus, lui-même, a annoncé cette démarche en comparant la foi à une graine de moutarde7, la plus petite parmi les graines. Par ailleurs, il a proclamé que la graine qui tombe en terre doit mourir afin que son fruit advienne8. Si nous mettons ces deux passages en parallèle, cela signifie que la foi est comme la graine, qu'elle doit un jour tomber et mourir pour donner de la vie.
L'athéologie est une étape essentielle sur le chemin de la foi. Je pense que tout croyant en fait un jour l'expérience, et qu'il ne doit pas en avoir honte. Bien au contraire. C'est en assumant cette étape, en acceptant de ne plus croire voire en le revendiquant que tout à chacun peut découvrir un chemin nouveau plein de risque – dont celui de croire – et plein de vie.
La philosophe Simone Weil aime à rappeler que la foi, suivant saint Paul, est la vue des choses invisibles9. Croire, c'est porter attention à ce qui n'existe pas – Dieu lorsque je l'ai renié et fait disparaître de ma vie – et le faire advenir en un acte de foi créateur, semblable à celui de toute origine lorsque « Dieu a pensé ce qui n'était pas, et par le fait de le penser l'a fait être »10 - notamment l'homme, la femme, vous, moi, toute humanité.

Nous voici retournés à notre texte où la foi est à l'origine et à la fin, c'est-à-dire au commencement et à la destinée de toute chose, de toute vie. Je sais bien que le chemin de foi, que je viens de vous décrire, va à l'encontre de beaucoup et peut en choquer plus d'un. Mais je le crois sincère et authentique. Je voudrais vous laisser ces quelques mots conclusifs du livre de Marc-Alain Ouaknine Dieu et l'art de la pêche à la ligne :
« – Chercher Dieu, c'est chercher un sens à son existence !
– Et si l'on ne trouve pas de sens ?
Mon Maître semblait embarrassé, il réfléchit un peu et dit :
– Nous ne pouvons pas répondre à cette question avant d'avoir essayé. Nous devons risquer l'expérience. Mais ce qui est important, c'est de ne jamais désespérer. Je vais te dire un secret : la réussite, la vraie, n'est-ce pas d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme ?
 »11


Bruneau Joussellin
Temple Neuf,
le 25 avril 2010


1 1 Jean 5, 1.5
2 1 Jean 5, 11
3 Marc-Alain Ouaknine, La Bible de l'humour juif, Livre de poche, p. 39
4 idem
5 Michel Onfray, Traité d'athéologie
6 Emmanuel Lévinas, Difficile liberté.
7 Marc 4, 31
8 Jean 12, 24
9 Simone Weil, Attente de Dieu
10idem
11Marc-Alain Ouaknine, Dieu et l'art de la pêche à la ligne, p. 119


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