Méditation du dimanche 17 avril 2011

« Il est temps que l'on sache ! » Méditation au jour des Rameaux pour entrer en semaine sainte.



Méditation du dimanche 17 avril 2011
Voilà nous y sommes, au commencement de cette semaine essentielle à la foi chrétienne. C'est maintenant que tout va se jouer... aujourd'hui et dans les jours à venir. Sept jours, comme en une Genèse. Récit de création, récit de vie... mais à l'envers, en « Hors champ »1.

7e et 6e jour.

Aujourd'hui est une apothéose, au sens originel issu du grec apoyeiwsiv : divinisation, entrée d'un héros parmi les dieux. Jésus entre dans la capitale du royaume et la foule l'acclame. Il est dieu en son sein... le voilà messie... et si la foule se tait, les pierres se mettront à crier et à chanter, à louer ce héros, véritable dieu vivant. C'est là le couronnement de son existence. Le voici enfin reconnu pour ce qu'il semble être : un dieu parmi les hommes... pas de doute, plus de doute... il est là et bien là... dieu des hommes et des femmes, à l'image de l'humanité... et il soumet tout sur la terre, dans les airs et même dans la mer. Il est la parole incarnée, le verbe agissant de ce qu'il édicte... il est un édicte-acteur. Chacun choisit le repos parce que tous se re-posent sur les épaules de celui qui est venu jusque-là parmi les autres. Pour preuve, ils ont déposé leurs vêtements sur son passage. Ils l'ont reconnu comme la lumière dans leur lumière, chair qui prend la parole, dieu visible par tous. Postlogue d'une bonne nouvelle attestée, certaine et véritable. Et voilà, la foule humaine trouve que cela est très bon... Il y a des matins et il y a des soirs.

5e jour.
Hier, c'était l'ânon qui transportait le fils de l'homme et de la femme quand il entra dans la ville. Le Seigneur et l'ânon, voici l'humain et l'animal associés dans le même règne. Aujourd'hui, c'est le coq qui chante trois fois pour crier au monde la trahison et pour signifier la mauvaise heure du reniement. Jadis, ce fut le grand poisson qui avala l'homme chétif en son destin, avant de le recracher trois jours plus tard... signe pour ce temps. Trois, décidément, ne convient guère à l'humain, puisqu'il le mène en face de lui-même. Miroir où à force de se voir à l'envers, chacun découvre son avers. Est-ce bon ? Il y a un matin et il y a un soir.

4e jour.

La foule accueillante a composé des hymnes en l'honneur de son sauveur. Elle le chante brillante étoile du matin, astre levant, très pur soleil... et elle le couronne de rayons ardents à sa propre chair... elle lui donne un sceptre pour sonder l'infranchissable mer des roseaux où vient se déverser le fleuve des crachats et de la médisance... prière impossible : décroche-nous la lune ! Parce qu'il n'en fait pas assez, il est élevé de terre et mis au firmament des pulsions assassines et des désirs insatisfaits... étoile noire, sans beauté ni éclat pour attirer les regards torves et transperçants... béance aux pieds et aux mains où nulle lumière ne passe... seule la pourpre sanguine le vêt... prière imbécile : décroche-toi toi-même ! Qui peut dire que cela est bon ? Il y a un matin et il y a un soir.

3e jour.

Petit à petit, l'indifférenciation l'emporte. Ce jour semble être celui de l'inévidence. La germination de la semence proclamée n'arrive plus à son terme. Le semeur se meurt parce qu’il ne s’aime pas, et le grain de blé ne meurt plus en terre, car il est dévoré par les oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent. Voici que grouillent les indécisions. La dés-espéciation est en cours puisque le pain rompu est corps brisé et que la coupe partagée est de vin mêlé en la blessure. Remémoration et non plus commémoration... tempête inapaisable, vague meurtrissante recouvrant tout espace asséché... eaux envahissant la terre qui n'est plus ferme... la mère s'effondre, le père n'est plus... j'ai soif ! devient un cri incongru.
Rien de très bon. Il y a un matin et il y a un soir.

2e jour.

Et voici que tout se déchire...
Le manteau de celui qui faisait le lien entre la terre et le ciel est arraché et jeté bas... Le voile qui masquait le vide céleste et la nudité terrestre est fendu... Tout est su, tout est à vif... tout, mis à mort... Pour que se rejoignent une fois encore le ciel et la terre, une croix est plantée entre nadir et zénith... Babel où sont gravées les langues multiples en un seul placard... pierre angulaire agréée par les bâtisseurs... de ses bras étendus et de sa tête affaissée, il forme une voûte en arc brisé... l’arc dans le ciel n’a plus qu’une couleur, celle de l’inexistence... envoûtement du ciel et de la terre, l’enfer me ment, ici et là-haut... rien, il n’y a plus rien que le chaos...
Cela n'est pas bon. Y a-t-il encore un matin et y a-t-il encore un soir ?

1er jour.

À la sixième heure, il n'y a plus de milieu du jour. La ténèbre et la lumière s'entremêlent inexorablement. Quand donc est le jour ? Quand donc est la nuit ? À la neuvième heure, tout est jour et tout est nuit... anachronisme quand le temps cesse d'être... « L'heure était venue il fallait bien quelle reparte ! »2. Fin du temps préhensible... La terre se soulève et la poitrine tremble, le souffle est expulsé, il est en errance, n'a pas de lieu où se poser... sinon retourner à la poussière...
« Alors le disciple prit du sable dans sa main... Le sable coulait. Il se forma une petite pyramide le sommet pointé vers le ciel.
– Voici la mort, dit le disciple »3 « Je vois la terre
et le repos des morts est poussière à mes mains »4
Il n’y a plus de jour et il n’y a plus de nuit !
Au terme de ces jours, l'homme se retrouve en son inachèvement. Il est en état de dé-création, comme chaque fois que dans sa vie surgit le chaos, que tout se fait confus, et la mort et la vie, et les jours et les nuits, déréliction face à ce qui ne peut être ni accepter ni refuser, de l'inéluctable à l'insoutenable... passage entre l'apothéose apparente et l'apoyews5 ressenti, quand il fait dieu l'un des siens ou se sent abandonné de Dieu. — Solitude —
Il serait dramatique d'en rester là avec toutes ces questions aux impossibles réponses. Surtout, ce serait ne pas voir l'essentiel, à savoir que le huitième jour est contenu en chacun des jours de cette semaine de dé- création, comme il l'était en la Genèse primitive. Jour supplémentaire qui vient parachever l’œuvre initiale et faire de toute vie, aussi courte ou aussi longue soit-elle, non pas une fatalité endurée, mais une Pâques pouvant être librement offerte et reçue.
« Mais la surprise de cette aventure où le moi se dédie à l'autre dans le non-lieu, c'est le retour »6 Retour vers le commencement, non par nostalgie d’une création perdue – sinon la dé-création ne pourrait donner sens, mais « pour puiser une force, la force de recommencer à chaque fois, pour réaliser le fait que “vivre”, c’est naître à chaque instant. Avoir rendez-vous avec le commencement, c’est rencontrer la force inaugurale, la force qui a rendu possible le commencement. »7 Dès lors, la terre natale s'ouvre non pas seulement en terre nécropole, mais devient terre promise, ouverture, déhiscence à la promesse de Dieu.
« Il est temps que l'on sache ! Il est temps que la pierre veuille bien fleurir, qu'un cœur palpite pour l'inquiétude. Il est temps qu'il soit temps. Il est temps. »8
Au huitième jour, Marie-Madeleine a confondu le ressuscité avec le jardinier. Était-ce une confusion ?
« Le jardinier cueillit un fruit de l'arbre de lumière. Il le posa délicatement dans la paume de la mère dans le nid de sa main
et il murmura : Il existe un secret...
Donne à ton oreille la chance de l'inouï Donne à ton œil la souplesse de l'interdit
Donne à ta bouche le souffle du nouveau... »9


Bruneau Joussellin le Temple Neuf – Strasbourg 17 avril 2011, fête des Rameaux



1 Sylvie Germain, « Hors champ », roman, Albin Michel 2009
2 Marc-Alain Ouaknine, Sept roses plus tard, Fata Morgana, 1999
3 idem
4 Philippe Jaccottet, Requiem, 1946, Fata Morgana
5 Du grec apo : loin de, sans ; et yews Dieu
6 Emmanuel Levinas, Paul Celan de l'être à l'autre, Fata Morgana, 2002
7 Marc-Alain Ouaknine, Le coq et le messie, Fata Morgana, 1999
8 Marc-Alain Ouaknine, Sept roses plus tard, Fata Morgana, 1999
9 idem


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