Mangez ! Buvez !...



Mangez ! Buvez !...
J’entends souvent dire que le protestantisme est « cérébral », voire « trop cérébral ». Il est vrai que le protestantisme luthéro-réformé trouve ses racines au 16ème siècle, alors que l’humanisme se développe et se construit précisément sur la raison, un effort de compréhension à partir d’un retour aux sources et le souci de la diffusion de savoirs rationnels. Ainsi la chaire occupe-t-elle une place de choix dans nos lieux de culte et les Ecritures - le livre – jouent un rôle central. Inversement, les éléments de type symbolique, renvoyant à ce qui échappe à la raison, tendent à disparaître, voire à être proscrits ; de ce point de vue, pas question ne serait-ce que d’allumer un cierge dans certains lieux de culte protestant, de peur de vaciller dans un obscurantisme médiéval, sinon dans la superstition.
Qu’en est-il alors des Sacrements qui nous renvoient au-delà du cérébral qui peut nous caractériser en bons protestants ? Qu’en est-il plus particulièrement la Sainte-Cène que nous nous apprêtons à vivre durant nos célébrations de Noël ? Il n’y est pas tant question de raison et de réflexion que de corps : manger et boire, mais aussi recevoir le corps du Christ, et faire corps en Christ.
Si du point de vue des réformateurs, le Sacrement joue un rôle tout aussi fondamental pour la vie chrétienne que la Parole, force est de constater une place secondaire et floue de la Sainte-Cène dans notre pratique. En certains lieux, la Sainte-Cène n’est célébrée qu’à l’occasion des fêtes carillonnées. D’autres paroisses y consacrent un dimanche du mois. A Neuchâtel où j’ai exercé un ministère pastoral pendant quelques années, la Sainte-Cène est célébrée tous les dimanches pour rappeler le lien intrinsèque entre Parole et Sacrements, et revenir aux sources : dans l’Eglise primitive en effet, le culte était la Sainte-Cène.
Quoi qu’il en soit, celles et ceux qui qualifient le protestantisme de « cérébral » n’ont peut-être pas tout à fait tort. Si notre rapport au texte et notre esprit critique semblent aller de soi, notre rapport aux symboles et aux rituels qui portent l’indicible de notre foi et de notre humanité s’avère bien plus compliqué.
La fête de Noël nous rappelle que le christianisme n’est pas d’abord une religion du livre, mais une religion de l’incarnation, une religion où l’humain et le divin se rencontrent et s’entrelacent. L’histoire de l’enfant de Bethléem nous rappelle que Dieu se révèle au cœur de l’humanité, au travers de l’humain. Et la Sainte-Cène nous permet de vivre ce lien dans toute sa profondeur et sa force.
Dans cette perspective, il n’y a pas que le cerveau de l’humain qui soit à même de faire preuve de spiritualité, mais tout son corps. Bien plus, notre corps est appelé à devenir lieu de la présence de Dieu, tabernacle. Et en tant que communauté, nous sommes appelés à faire corps, à être « corps du Christ » dans le monde… tout simplement, témoins ensembles de la présence de Dieu au cœur de l’humanité. C’est dans cette rencontre entre le divin et l’humain, dans cette incarnation, que l’humain devient pleinement humain, humain à l’image de Dieu, humain à la suite du Christ.
Je nous souhaite un Noël incarné, un Noël habité par cette présence en nous et entre nous, présence qui dépasse notre entendement et que nous accueillons tout particulièrement dans la Sainte-Cène. Je nous souhaite d’avancer ainsi en humanité, tant sur le plan individuel que communautaire, et de faire corps, à Noël… et au-delà.


Christophe Kocher, pasteur à Saint-Guillaume

PS : Et si on communiait plus souvent ?


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